Ronsard D'un gosier masche-laurier

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Roger Traversac
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Ronsard D'un gosier masche-laurier

Messagepar Roger Traversac » jeu. 07 mai 2015, 18:10

Voici un très ancien exposé très amusant que j'avais publié avec l'aide d'un fidèle ami et celle de Pascale Boquet par le passé dans la revue de la Société Française de Luth, " Le joueur de luth ".
Suis-je autorisé à publier ensuite une rare partition de solfège à 4 voix avec paroles publiée en 1923 ? (Henry Expert) Merci d'avance de me tenir informé.

D’UN GOSIER MASCHE-LAURIER…


Par toy je plays, et par toy je suis leu ;
C’est toy qui fais que Ronsard soit esleu
Harpeur françois, et quand on le rencontre
Qu’avec le doigt par la rue on le monstre…
Si de mon front les estoilles je passe,
Certes mon luth, cela vient de ta grâce.
(Pierre de Ronsard, à sa Lyre.)

Parmi les poètes français, Ronsard a la gloire d’avoir été le premier à pressentir la majesté de la musique. Et peut-être son œuvre n’aurait-elle pas aujourd’hui cette douceur mélodieuse ni ce charme étonnant de jeunesse, si les parties les plus précieuses n’en avaient été placées, dès l’origine et pour toujours, sous le vocable du luth ?
Il est fait référence à plusieurs reprises à Ronsard dans «Le Moyen de parvenir»
dernier ouvrage publié de Béroalde de Verville (Paris 1556 - Tours vers 1629), livre édité sans date « imprimé cette année », entre 1612 et 1620.
« L’an 1620, Béroalde fit de rechef imprimer à Paris un certain livre intitulé Le moyen de parvenir.» Béroalde fit profession d’un savoir des plus variés, s’appliquant aux études générales de l’époque :
Langues anciennes, hébraïque et arabesque, mathématique, mécanique, médecine, alchimie, théologie, histoire, poésie. Béroalde, sieur de Verville – commune d’actuellement une vingtaine d’habitants – gentilhomme Parisien, était chanoine de Saint Gatien de Tours.On retrouve dans son ouvrage maintes références à Rabelais, Ronsard et leurs contemporains. La poésie de Ronsard mise en musique et éditée par Le Roy et Ballard y est mentionnée (Notamment dans le chapitre CVI.) - que nous vous présentons :
Argument : … Mots ridicules et chansons grotesquement prononcées.
Diotime.- L’autre jour, notre servante chantoit un air de Ronsard, où il y a : d’un gosier, etc. Elle disoit :
D’un gosier,
Mange levrier ;
J’ois crier
Dans le coffre ma calandre.
Autrement dit : une calandre (ou chalendre du provençal calandra), une alouette est entendue par son maître en train de crier car elle est enfermée dans un coffre ; pour ce faire, elle ouvre un gosier à en manger un lévrier.
Comment Pierre de Ronsard, le grand poète à qui « donner un soufflet » exprime métaphoriquement l’idée de « faire une faute contre la pureté du langage » a-t-il pu écrire un poème aussi ridicule ? C’est qu’il n’a pas écrit cela. Ce texte est la transcription de ce qu’a compris votre servante à l’écoute de cette chanson. Le vrai texte (nombreuses variantes) le voici :
D’un gosier machelaurier
J’oi crier
Dans Lycofron ma Cassandre,
Qui profetise aus Troïens
Les moïens
Qui les tapiront en cendre.

C’est à première lecture encore plus obscur. Ah, comme vous auriez certainement interprété ce texte comme cette servante si vous aviez vécu à cette époque !
Explication du texte : Ces vers sont imités de l’Alexandra – prophétie de la Troyenne Cassandre – de Lycofron. Lycofron est un poète alexandrin assez hermétique que Dorat (1508-1588), ancien professeur de Ronsard et membre de La Pléiade fit connaître et aimer à Ronsard. « Mais, proférant un immense cri confus elle rendait des oracles, d’un gosier mâchelaurier » (inspiré). Les pythonisses antiques mangeaient les feuilles de laurier (pouvant s’orthographier levrier avec alors le double sens de laurier ou lévrier) consacré à Apollon avant d’entrer en transes prophétiques. La signification du texte est donc :
Ronsard entend, à la lecture de l’Alexandra de Lycofron, sa Cassandre (qu’il identifie à l’héroïne de la mythologie et la littérature grecque. Le cycle épique grec fit d’elle une prophétesse condamnée à ne jamais être crue ; en vain elle mit en garde les Troyens contre le cheval de bois) prédire aux Troyens qu’ils seront réduits en cendres au moyen du cheval de bois.
La suite du poème est à l’avenant :
Mais ces pauvres obstinés
Destinés
Pour ne croire à ma Sibylle,
Virent, bien que tard, apres,
Les feus grecs
Forcenés parmi leur ville.

Aïans la mort dans le sein,
De leur main
Plomboient leur poitrine nue :
Et tordant leurs cheveux gris,
De longs cris
Pleuroient, qu’ils ne l’avoient creüe.

Mais leurs cris n’eurent pouvoir
D’émouvoir
Les Grecs si chargés de proïe,
Qu’ils ne laisserent sinon,
Que le nom
De ce qui fut jadis Troïe.

Ainsi pour ne croire pas,
Quand tu m’as
Prédit ma peine future,
Et que je n’aurois eu don
Pour guerdon (récompense)
De t’aimer, que la mort dure,

Un grand brasier sans repos,
Et mes os
Et mes nerfs (énergie, vigueur), & mon cœur brûle :
Et pour t’amour j’ai receu
Plus de feu,
Que ne fit Troïe incredule. (*)


(*) Allusion à Ajax, fils d’Oilée – Il pourchassa Cassandre. Celle-ci se réfugia dans le temple de Minerve qui brûla le vaisseau d’Ajax avec sa foudre et par Neptune, qui le noya, en jetant sur lui les roches Gyrées.

Cette chanson est « grotesquement prononcée » par votre servante en une parodie qui met en évidence le niveau élevé des poésies de Ronsard. Celles-ci sont destinées à un public cultivé, à une élite.
Ronsard est « renvoyé aux calendes grecques », à une date indéterminée, qui risque de ne jamais arriver en ce qui concerne la compréhension par le peuple de ses poèmes. Ces calendes pourraient bien être des « calandres » pour votre servante qui n’est pas à un contresens près car de son temps calandrer c’était :
« Tabiser un taffetas ; à cause que la machine avec laquelle on le fait, s’appelle une calandre, parce qu’elle fait des marques semblables à celles des plumes des oiseaux de mesme nom. »
Le provençal « calandra » vient du grec « kalandra » : c’est la plus grande espèce d’alouettes du sud de l’Europe.

Voir la belle partition pour luth – Livre d’airs de Cour d’Adrian Le Roy et Ballard, 1571. C’est la seule version pour luth éditée. Ce recueil a été intégralement réédité par Adrienne Mairy dans les Chansons au luth.
Cette chanson comprend 6 stances de 6 vers dont 4 de sept syllabes et 2 de 3 syllabes. Elle provient des « Amours de Ronsard » (2e édition, 1553, p.111, et édition de Laumonier, I, p. 116) Du premier livre des Amours « Amours de Cassandre ».

La première stance de 6 vers a été mise en musique par Pierre Cléreau (cf. M.Cauchie, Les Chansons à trois voix de Pierre Cléreau. Revue de Musicologie, N ° 22, mai 1927, p. 77 et suivantes), et nous pensons que c’est cette version qu’a suivi Adrian Le Roy pour écrire son air de Cour ; en effet, la pièce de Costeley sur le même texte (publié dans le recueil Musique, 1570, et en édition moderne dans La Fleur des Musiciens de Pierre de Ronsard, recueilli par Henry Expert, Paris, 1923, p.38) est à quatre voix, et ne présente aucune analogie avec notre chanson. Cette version de Pierre Cléreau a également été éditée par Le Roy et Ballard dès 1559 (premier livre de Chansons tant Françoises qu’Italiennes nouvellement composées à trois parties par M.Pierre Clereau. Fol.10 – réédition sous un autre titre en 1566). En 1575 Le Roy et Ballard éditent les Odes de Pierre de Ronsard mis en musique à troys parties par Pierre Cléreau ; D’un gosier machelaurier figure encore fol.12. Enfin, on trouve également la tablature pour luth seul « D’un gosier machelaurier » dans le troisième livre : 29 Pièces pour luth (Airs de cour et psaumes), Les Instructions pour le Luth d’Adrian Le Roy(1574) – Vol.II Corpus des Luthistes Français CNRS – Transcriptions par Jean-Michel Vaccaro.

C’est dire l’importance de cette chanson.

Pierre Cléreau (mort avant 1570) fut actif en 1539-1567. Maître de chapelle et compositeur à la cathédrale de Toul en Lorraine, il obtient un canonicat à l’église Saint-Georges de Nancy.
Ses premières chansons à quatre voix paraissent chez Jacques Moderne à Lyon, en 1539. Dès 1554 il se fait éditer à Paris chez Nicolas Du Chemin. Il consacre une collection de chansons à Ronsard.
Souvent, chez Le Roy, la version au luth présente un caractère plus expressif que la version polyphonique vocale, grâce aux figurations qui, non seulement, renforcent la sonorité de l’instrument, mais encore jouent le rôle de ces madrigalismes introduits par Cipriano di Rore, et qui, pendant la seconde moitié du XVIe siècle, s’intègrent de plus en plus dans la substance de la polyphonie en perdant le caractère de placage artificiel qu’ils présentaient à l’origine.
Le Roy, ainsi qu’il l’avait fait dans son recueil de guitare de 1551, introduit
Le supérius dans l’accompagnement instrumental, tout en le laissant à la voix ; autrement dit, ce supérius se trouve doublé, au moins partiellement.

Épitaphe posthume de Ronsard :

Ronsard repose icy, qui hardi des enfance,
Detourna d’Helicon les muses en la France,
Suivant le son du luth et les traits d’Apollon.

Sources :
- « Le moyen de parvenir » Béroalde de Verville Jean Fort 1921.
- « Le moyen de parvenir » Béroalde de Verville Charles Royer Alphonse Lemerre éditeur 1896.
- « Pour une lecture du moyen de parvenir » Michel Renaud Faculté des Lettres de Clermont II 1984.
- Chansons au luth et airs de Cour français du XVIè siècle. Paris Publications de la Société Française de Musicologie HEUGEL ET Cie 1976.
- Les Instructions pour le luth (1574) œuvres d’Adrian Le Roy Corpus des luthistes français CNRS (1977).
- Ronsard Œuvres Complètes (1948) « Bibliothèque de la Pléïade » Gallimard.
- Ronsard « Les Amours » Classiques Garnier.
- Ronsard Galerie Mansart 1985 B.N. Michel Simonin (avec la participation de Joël Dugot).
- Ronsard anniversaire 1524-1585/1935 par Tristan Dereme.
- Ronsard et son luth Constantin Photiadès Paris Plon 1925.
- Lexique de Ronsard Bibliothèque Elzévirienne Plon 1895.
- Borel dictionnaire des Termes du Vieux François 1882.
- Dictionnaire de l’ancien français Algirdas Julien Greimas Larousse.
- Dictionnaire de Culture Universelle Laffont-Bompiani
- Bibliographie des éditions d’Adrian le Roy et Robert Ballard F. Lesure et G. Thibault Société Française de Musicologie Heugel ET Cie 1955.

Si vos avez des versions sous tout support de ce bel air à nous proposer, vous êtes les bienvenus. Succès immense de cet air à l'époque et quasi absence d'interprétation de nos jours ...
Encore merci d'avoir l'amabilité de me préciser si je suis autorisé à joindre l'édition à 4 voix (Henry Expert) 1923 d'après la Musique de Guillaume Costeley.
Bien amicalement, Roger

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Re: Ronsard D'un gosier masche-laurier

Messagepar Bernard Corneloup » jeu. 07 mai 2015, 19:05

Merci pour cette contribution très enrichissante.
Roger Traversac a écrit :Suis-je autorisé à publier ensuite une rare partition de solfège à 4 voix avec paroles publiée en 1923 ? (Henry Expert) Merci d'avance de me tenir informé.

Henry Expert est mort en 1952
1952 + 70 = 2022
Malheureusement il va falloir patienter encore quelques années car il est toujours protégé par le droit d'auteur. :?
L'homme qui n'a pas de musique en lui et qui n'est pas ému par le concert des sons harmonieux est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines (William Shakespeare, Le marchand de Venise) | élève du cours en ligne D07

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Re: Ronsard D'un gosier masche-laurier

Messagepar Roger Traversac » jeu. 07 mai 2015, 19:43

Merci beaucoup ! Ce n'est pas grave ... J'ignorais que c'est lié à la date de décès.
Bien amicalement et merci pour l'avis de l'expert sur monsieur Expert ...

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Re: Ronsard D'un gosier masche-laurier

Messagepar Roger Traversac » mer. 22 juillet 2015, 23:25

D'n gosier.jpg
Par chance, voici le légal téléchargement internet à partir de livres d'airs de cour miz sur le luth par Adrian Le Roy (1571). Je suis parti du mémoire d'Alexis Risler (Québec Canada) Luth et luthistes en France au tournant du XVII ème siècle téléchargeable. Merci à Alexis Risler.
Vous ne pouvez pas consulter les fichiers insérés à ce message.


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